Article de Marie-Lucile Kubacki
Marie-Lucile reprend les grandes lignes du texte du patriarche latin de Jérusalem qui propose une réflexion humaine et spirituelle très dense sur la terre promise et le statut particulier de Jérusalem.
Les héritiers de la promesse faite au père Abraham se déchirent.
« Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive »
C’est une lettre importante que le cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, a choisi de délivrer dans le contexte tragique que vit la Terre sainte. Publiée le 27 avril et intitulée « Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie », elle est datée du 25, date de la saint Marc, traditionnellement identifié au « Jean Marc » des Actes des Apôtres dont la maison d’enfance à Jérusalem servait de lieu de prière pour les premiers chrétiens.
Exceptionnel par sa tonalité et sa longueur – plus d’une trentaine de pages –, par sa gravité et par la profondeur de la réflexion, le document se présente comme une véritable lettre pastorale et non « un texte politique », comme un instrument « de discernement », destiné à être lu, travaillé et discuté au sein des différentes communautés et des familles. « C’est une approche salutaire de ce qui nous arrive et de la situation dans laquelle nous sommes plongés singulièrement depuis le 7 octobre 2023 », estime Marie-Armelle Beaulieu, rédactrice en chef de Terre sainte Magazine, « un survol de ce que nous avons vécu, sans que ce soit une reprise historique, événement après événement, tragédie après tragédie, mais qui exprime bien ce que nous pouvons éprouver ».
Un tournant de l’histoire
Le ton n’est pas à la condamnation de tel ou tel, mais plutôt à la réflexion sur la manière de vivre un moment tragique appelé à durer. Si l’auteur reconnaît que « les responsabilités sont différentes » entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent, entre occupants et occupés – une affirmation qui, dans le contexte du conflit israélo-palestinien, n’est pas neutre –, il refuse la déshumanisation de quiconque. Le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, écrit-il, ont représenté « quelque chose de différent et de bouleversant pour chacun des deux peuples de cette terre », un tournant qui « s’est produit de la pire manière qui soit ».
Pour les Palestiniens, « l’ultime étape dramatique d’une longue histoire d’humiliations et d’exodes ». Pour les Israéliens, « quelque chose d’inédit : des violences qui ont fait revivre les horreurs survenues en Europe il y a 80 ans ». « Telle est la condition que nous habitons : un désert de larmes, de résignation, de paroles vides de sens, mais habité par de courageuses expériences de vitalité et de fraternité. C’est dans ce désert que nous sommes invités à reconnaître une fois encore la voix de Dieu qui nous interpelle. Face à ce désordre, la question décisive n’est pas de savoir comment en sortir ou comment le résoudre, mais comment l’habiter en tant que croyants, sans nous laisser absorber par sa logique et sans renoncer à la responsabilité d’un témoignage évangélique », écrit-il encore.
À l’origine de la décision d’écrire cette lettre, il y a de la part du cardinal la conscience – évidemment – de se trouver à un tournant de l’histoire : « la fin d’une époque » et un « changement de paradigme à l’échelle mondiale ». Non pas « un moment à surmonter », mais un « lieu » où l’Église est « appelée à mettre en œuvre sa mission spécifique de communauté de croyants dans le Christ ». L’icône centrale choisie comme fil rouge est celle de Jérusalem : comme réalité concrète et géopolitique, certes, mais aussi comme promesse, à travers une exégèse de la représentation biblique de la Jérusalem céleste dans le texte de l’Apocalypse.
Le cardinal convoque ainsi la ville comme symbole et horizon de l’Église, de sa vocation et de son destin. Marie-Armelle Beaulieu relève l’expression augustinienne de « la cité de Dieu ». « Il nous interroge : comment construire cette Jérusalem céleste qui devrait être une cité de Dieu pour nous aujourd’hui ? », réagit-elle.
Apocalypse et récupérations politiques
Dans un temps où le thème de l’Apocalypse fait l’objet de récupérations politiques pour justifier certaines décisions militaires – tant dans l’administration américaine qu’israélienne, mais aussi en Iran –, ou fait l’objet de lectures catastrophistes spiritualisées à outrance, le cardinal Pizzaballa propose une approche différente : l’Apocalypse comme guide pour habiter l’histoire et le présent, et non comme échappatoire à la réalité ou mode d’emploi à appliquer littéralement. Face à ces dérives, cette lecture théologique scrupuleuse du texte de saint Jean, fruit d’une vie spirituelle manifestement intense, s’avère salutaire.
Le raisonnement proposé dans la lettre s’articule en trois points : lire la réalité (tentative de description de la situation en Terre sainte), appréhender la vocation et le rêve de Dieu appelé Jérusalem (exégèse de l’Apocalypse), proposer des pistes pastorales. Avant de proposer un idéal, le cardinal ancre le raisonnement dans une lecture du présent qui, sans prétendre à l’exhaustivité, soulève la question des différences d’interprétations de l’histoire dans les différentes communautés de Terre sainte. « La guerre est devenue l’objet d’un culte idolâtre », « une fin en soi », déplore-t-il, réduisant les institutions à l’impuissance devant le nouveau « désordre mondial ».
La guerre exploite aussi de nouvelles armes. L’information, d’abord : « Chaque photographie, chaque vidéo, chaque titre peut devenir une arme. Et le risque de se perdre, de ne plus parvenir à distinguer le vrai du faux, l’actualité de la propagande, est bien réel », alerte-t-il. Mais le problème le plus grave est sans doute le recours à l’intelligence artificielle dans les décisions militaires. « Je me suis souvent demandé, par exemple : combien de personnes sont mortes sur notre territoire ces dernières années à cause d’une “décision prise par un algorithme” ? », écrit-il.
Les cinq fractures
Pour tenter de mettre de « l’ordre dans le chaos », Pierbattista Pizzaballa identifie cinq fractures ou tentations. Premier point : la rupture du lien et la tentation de la défiance. Deuxième point : la fracturation et la peur, et la tentation des enclaves – pas seulement entre les différentes communautés, mais aussi en leur sein même. Une actualité récente rapportée dans Times of Israel éclaire ce deuxième point. Le 23 avril, un habitant juif de la ville de Modlin, près de Jérusalem, a été arrêté par la police après avoir été dénoncé par un coreligionnaire parce qu’il portait une kippa arborant les drapeaux israélien et palestinien. La kippa lui a été restituée découpée à l’emplacement du drapeau palestinien.
Troisième point : le sentiment de perte, entre « des mots consumés et un bien commun obscurci ». Les mots sont usés. « Nous avons perdu confiance dans les mots “coexistence”, “dialogue”, “justice”, “droits de l’homme”, “deux peuples et deux États”. Ces mots, qui ont nourri notre discours pendant des années, nous semblent aujourd’hui usés et vides de sens », écrit le cardinal. Et de poursuivre : « Le langage le plus fort est celui de la réalité. Et la réalité, bien au-delà de ce que nous pensons, ressentons ou croyons, nous rappelle que nous sommes destinés à trouver les formes possibles pour vivre ensemble. Il n’y a pas d’alternative. Cette Terre – tant disputée et aimée – est la maison de tous : les Juifs israéliens et les Arabes palestiniens, les juifs, les chrétiens et les musulmans, les Druzes, les Samaritains, les bahaïs et ceux de toute autre confession. Dieu nous a réunis ici. Nous, chrétiens en particulier, avons une mission précise : être sel et lumière là où nous sommes. »
Quatrième fracture : le dialogue interreligieux, que le patriarche juge « en grande difficulté ». S’il l’est, c’est non seulement en raison du fait que des récits historiques « s’opposent de manière irréconciliable, chacun revendiquant pour soi le monopole de l’interprétation des événements », mais aussi parce que les lieux saints, « qui devraient être des espaces de prière, deviennent des champs de bataille identitaires » et que les textes sacrés « sont invoqués pour justifier la violence, les occupations, le terrorisme ». Cet abus du nom de Dieu, estime-t-il, est « peut-être le péché le plus grave de notre époque ». Si « de nombreuses institutions religieuses semblent cautionner ces dérives au lieu de les endiguer et de les dénoncer, démontrant ainsi leur faiblesse prophétique », pour les chrétiens, le dialogue « n’est pas une option » mais « une nécessité vitale ».
Cinquième fracture, enfin : l’Église locale dans le chaos. Le patriarche dresse un état des lieux territoire par territoire : l’extrême détresse à Gaza (la paroisse de la Sainte-Famille et Caritas comme « visage du Christ au milieu de l’horreur ») ; la détérioration structurelle en Palestine, où « les agressions causées par l’occupation et l’absence totale d’État de droit se multiplient, tandis que les colonies ne cessent de s’étendre » ; le traumatisme du 7 Octobre en Israël ; la solitude ecclésiale des catholiques de langue hébraïque ; la précarité des migrants. Mais partout, relève-t-il, des signes de résistance spirituelle coexistent avec l’accablement et les extrêmes souffrances endurées par le peuple.
Une lecture de l’Apocalypse de Jean
Face à cet état des lieux sans concession, le cardinal se livre à la possibilité d’une autocritique : « En cette période si difficile, avons-nous parfois privilégié la prudence et recherché la survie institutionnelle, au risque de sacrifier notre témoignage prophétique ? Comment dire une parole de vérité, claire et honnête, sans que cela ne crée de nouvelles barrières et de nouvelles victimes ? » Une question qui, confie-t-il, « l’accompagne toujours et à laquelle il n’est jamais facile de répondre », avant de suggérer que « se poser cette question est peut-être la prière la plus honnête et la plus sincère que nous puissions faire, sachant que le discernement, c’est écouter Sa voix, nous convertir à la vérité, rechercher la justice, en choisissant toujours le bien de nos frères ».
Les critiques éventuelles, le cardinal les évoque au détour de certaines phrases, à travers des formulations prudentes. « Il est possible que des gens lui reprochent de ne pas être assez politique comme d’autres acteurs religieux dans la région, reconnaît Marie-Armelle Beaulieu. Mais il faut prendre en compte un élément. Dans un contexte marqué par de telles souffrances, il pourrait exister la tentation de faire de l’Église de Terre sainte une Église nationale et nationaliste. Or, fondamentalement, l’Église catholique romaine est universelle. Et in fine, nous avons vocation à vivre les uns avec les autres sur cette terre. »
Avant de suggérer des pistes pastorales, donc, le patriarche contemple l’icône de la Jérusalem céleste à travers une lecture de l’Apocalypse de Jean. Le raisonnement procède par étapes. L’humanité commence dans un jardin, l’Éden, et l’histoire s’achève dans une ville, la Jérusalem nouvelle. Le salut n’est pas « un retour à un passé idyllique et isolé, mais la construction d’un avenir communautaire, complexe et réconcilié », l’avènement d’une « société mûre ».
Jérusalem n’est pas simplement une ville avec des rues et des immeubles, ou un centre géopolitique : elle est le lieu de la Révélation et de la Pentecôte. Elle est au cœur du récit de l’Apocalypse. Elle « représente un microcosme symbolique » et, en cela, « elle est un paradigme du monde en général et renferme donc en elle-même tous les défis contemporains auxquels nous sommes confrontés à l’échelle mondiale », « au cœur du conflit israélo-palestinien », mais aussi au cœur des « interactions complexes entre différentes religions et nations », relève le patriarche.
Parmi les clés de la Jérusalem céleste telle qu’elle est dépeinte dans la Bible, il y a le fait qu’elle ait « un ciel ». Ce rapport particulier avec le divin se traduit aujourd’hui encore par le fait que des prières s’en élèvent de toutes parts à toute heure du jour ou de la nuit. « Le caractère religieux de Jérusalem ne peut être ignoré dans aucun accord politique. Les échecs passés le prouvent. Il faut prendre conscience que la principale caractéristique de la Ville sainte est d’être le lieu de la révélation de Dieu », écrit le cardinal.
Autre caractéristique : le fait qu’elle descende du Ciel, et que par conséquent elle se reçoive et ne se conquière pas. Cela constitue « une leçon forte à la Jérusalem terrestre, déchirée par des conflits liés à la possession des lieux et à la définition de frontières exclusives », écrit le cardinal. « L’obsession pour l’occupation des espaces et pour la propriété est devenue l’un des principaux critères d’interprétation des relations entre les communautés, générant souvent division et violence. Il semble presque que, pour construire des relations et avoir le droit de parole, il soit nécessaire de posséder, d’occuper, de justifier sa présence à travers un territoire », déplore-t-il, avant de conclure que, s’il ne faut pas être naïfs et qu’il existe des espaces à préserver, il ne faut jamais perdre de vue qu’« une ville est vivante dans la mesure où elle reconnaît que le véritable temple à préserver – son centre vital – ce sont les relations humaines et la relation avec Dieu ».
Un patrimoine de l’humanité
Sur ce point, le cardinal insiste particulièrement : « Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive, mais elle appartient à chacun car elle n’est pas un butin, mais un don, un point de référence commun, un patrimoine de l’humanité. » Ainsi, si Jérusalem est « la patrie des Juifs et des Palestiniens, revendiquée comme capitale par les uns et les autres », « les revendications exclusives vont à l’encontre de la vocation de Jérusalem », qui est « une ville à partager, un lieu de rencontre ».
Cependant, la logique de possession à combattre ne concerne pas seulement des lieux, mais aussi des récits mémoriels. « La violence naît souvent de l’incapacité à relire son histoire sous un angle de rédemption, écrit Pizzaballa. Cela se produit lorsque la mémoire devient un récit fermé, construit contre l’autre et défendu comme un bien exclusif. Le souci de la propriété, déjà évoqué précédemment, pris comme critère pour définir les relations, se reflète également dans le rapport à la mémoire historique. On a tendance à vouloir s’approprier le récit des événements, comme un territoire à défendre, en remettant continuellement en question le récit historique de l’autre. » Face à cette conflictualité des récits, les chrétiens sont appelés à faire entendre le témoignage de la « promesse et la prophétie », c’est-à-dire « oser une vision qui ne naît pas de la possession, de la peur ou de la revendication, mais de la rédemption de l’histoire ».
En réfléchissant à la spécificité du témoignage chrétien, le cardinal a recours à la notion de « purification de la mémoire historique », empruntée à Jean Paul II. La proposition repose sur l’idée que la violence n’est pas seulement un problème militaire, mais qu’elle est aussi et peut-être d’abord une affaire de conflits d’interprétation. Ainsi, la manière dont on interprète l’histoire est déterminante dans la possibilité d’élaborer collectivement un avenir commun. « Cette purification n’est ni une opération diplomatique, ni un compromis politique : c’est un acte profondément spirituel, car il touche aux racines de l’identité et de la douleur. Elle exige que nous nous laissions racheter par Dieu afin de pouvoir devenir, à notre tour, des instruments et des canaux de guérison pour les autres. Seule une mémoire rachetée peut engendrer un avenir différent », reconnaît le cardinal, engageant l’Église à promouvoir cette « purification de la mémoire », tout en étant conscient que le sujet soit « inacceptable pour beaucoup » car il touche profondément à l’identité de chacun. Mais, souligne-t-il : « Quelle Église serions-nous si nous n’avions pas le courage de montrer du doigt un monde qui n’existe pas encore, mais que Dieu nous promet et que nous entrevoyons déjà à l’horizon ? »
La nécessaire harmonie entre les communautés
Vivre à Jérusalem porte une grande exigence, comme en témoigne encore l’image de la Jérusalem céleste : elle implique « un choix et une responsabilité », une « manière d’être à adopter », affirme le patriarche. « Les murs de la ville, comme nous le disions, ne défendent pas, mais définissent, écrit-il. Ils définissent le mode de vie de ceux qui ont décidé de vivre éclairés par l’Agneau. Si l’on décide de vivre dans cette ville pleine de splendeur, aux portes toujours ouvertes, désireuse d’accueillir et de guérir, on assume aussi la responsabilité de refuser tout ce qui n’appartient pas à ce mode de vie. » Cela donne un sens particulier à la coexistence interreligieuse. « L’harmonie entre les communautés (juives, chrétiennes et musulmanes) est le reflet terrestre de l’intimité avec Dieu. Les divisions en sont une négation », affirme le patriarche.
Si le cardinal convoque cette icône de la Jérusalem céleste, il met toutefois en garde contre les contresens : « La tentation nous guette toujours de nous enfermer dans une “ville idéale” construite de nos mains, écrit-il. C’est pourquoi la Jérusalem qui descend du ciel ne cesse jamais de descendre : nous avons toujours besoin de la recevoir à nouveau, car nous ne la possédons jamais. » Comment, dès lors, la vision peut-elle s’incarner ? Le patriarche décline les implications pratiques. La prière et la liturgie, non pas seulement pour obtenir la paix, mais comme « souffle » de la communauté.
Il évoque aussi la nécessité de promouvoir « la dimension communautaire et salvatrice du sacrement de la Réconciliation ». « Trop souvent vécu de manière privée et isolée, il s’agit en réalité d’un sacrement ecclésial, qui guérit non seulement l’individu mais toute la communauté, en rétablissant la communion brisée. Des célébrations pénitentielles communautaires bien préparées peuvent redonner à cette rencontre avec la miséricorde de Dieu toute sa force de renouveau », suggère-t-il.
Les outils du dialogue et du respect
Encouragement est fait aussi aux familles à être des « églises domestiques », des « lieux de réconciliation » et des « écoles d’humanité ». Aux écoles – « peut-être le plus beau cadeau que l’Église offre à cette Terre » –, il demande d’être des lieux de formation d’une conscience chrétienne solide et ouverte, et des espaces où le conflit peut être abordé avec les outils du dialogue et du respect. Il rappelle que, dans les hôpitaux et les œuvres sociales, « juifs, chrétiens et musulmans naissent, sont soignés, souffrent et parfois meurent ensemble ».
Surtout, il adresse des paroles de communion forte aux communautés, rappelant à nouveau la vocation de témoignage universel de Jérusalem. « À Jérusalem, le poids des divisions entre les Églises du monde entier se manifeste de manière particulièrement concrète, au sein même de nos communautés. Notre vocation n’est pas seulement d’être un instrument de guérison pour la ville et pour les peuples, mais aussi de porter dans la vie quotidienne cette croix de l’Église universelle, qui a ici son cœur. Il n’est pas exclu que, si un jour nous parvenions à faire des progrès significatifs dans ce domaine, l’Église universelle tout entière puisse en bénéficier », écrit-il.
« Il faut prendre conscience du danger latent qui guette toute communauté, surtout lorsqu’elle est aussi petite que la nôtre : celui de se refermer sur soi-même, de devenir une forteresse. La tentation est grande de protéger ce qui reste, de défendre ses frontières, de préserver son identité – une attitude compréhensible certes, mais qui n’est pas chrétienne. L’amour que Jésus nous enseigne ne connaît pas de frontières. Lorsqu’on lui a demandé quel était le plus grand commandement, il a indissolublement uni l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Et le prochain, dans sa parabole, est un Samaritain – un étranger, quelqu’un de différent, quelqu’un à qui on ne parlait pas. Jérusalem – nous l’avons vu – a toujours les portes ouvertes et subsiste dans la mesure où elle sait accueillir. »
Un rêve à venir
Avant d’exhorter, sous forme d’envoi en mission ou d’invitation, à rester ou à revenir dans cette ville qui est, comme Rome, autant un point de départ que d’arrivée : « Nous aussi, nous souhaitons retourner vers notre Jérusalem quotidienne – nos foyers, nos paroisses, nos communautés, notre engagement quotidien – avec cette même joie. Non pas une joie naïve, qui ignore les difficultés. Mais une joie pascale, qui sait que la lumière triomphe des ténèbres, que la vie vainc la mort, que l’amour désarme la haine. Revenons à Jérusalem avec joie. Revenons à notre vie avec passion. Portons dans notre cœur le rêve de Dieu pour sa ville et laissons ce rêve devenir, pas à pas, jour après jour, notre propre vie. »
Marie-Armelle Beaulieu évoque l’impact personnel de cette invitation : « En lisant ce texte, alors que j’étais un peu dans le creux, je me suis sentie portée, prête à repartir, vraiment dynamisée, enthousiasmée dans le sens littéral du terme. »
Cette lettre, presque une encyclique, s’inscrit dans la tradition des grandes lettres pastorales qui ont marqué l’histoire de l’Église en temps de crises majeures. Document ecclésiologique de premier plan, il promet d’être lu et commenté largement. « L’enjeu de cette lettre, c’est d’abord sa réception en Terre sainte, souligne Marie-Armelle Beaulieu. ll faut espérer que les communautés locales prennent le temps de la lire ensemble et d’en discuter. Mais il me semble clair aussi qu’elle est de nature à dépasser le seul cadre de la Terre sainte et aussi le seul christianisme, parce qu’elle va être lue par les protestants et des non-chrétiens, dont je sais que certains considèrent Pierbattista Pizzaballa comme un maître spirituel », témoigne-t-elle encore.
Dans un temps de tribulations, il est en effet vital d’apprendre à habiter le désert. Et si le monde entier n’éprouve pas la guerre et les souffrances paroxystiques de la Terre sainte, il n’en vit pas moins un basculement dans lequel Jérusalem figure un avant-poste et un phare.®