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Résister

. 23 février 2026

Cet entretien a eu lieu le 23 avril 2025. On en trouve la version intégrale à la page : https://www.youtube.com/watch?v=v7cE86k0ugM

« Lutter contre l’extrême droite, c’est avant tout défendre la démocratie. »

Pour commencer, une question simple mais essentielle : pourquoi l’extrême droite n’est-elle

pas un courant politique comme les autres ?

            Salomé Saqué : Parce qu’elle remet en cause la démocratie elle-même et les principes républicains. Liberté, égalité, fraternité : ce sont les fondations de nos sociétés. L’extrême

droite représente un danger majeur pour la démocratie et pour les droits humains. On peut

avoir de profonds désaccords politiques, mais jusqu’à récemment, nous partagions au moins

un socle commun : la démocratie comme horizon souhaitable, et les droits humains comme

boussole. L’extrême droite fragilise ces deux piliers. Elle met en danger notre capacité même

à débattre et à accepter le désaccord.

 

Votre livre a été écrit avant les événements récents aux États-Unis. Avec le recul, l’écririezvous

différemment ?

            Les reculs démocratiques ne datent pas d’hier. L’élection de Donald Trump s’inscrit dans un

mouvement plus large. En France, les législatives de 2024 ont montré une percée historique

de l’extrême droite. Elle n’a pas pris le pouvoir, mais les dégâts politiques et culturels sont

réels. Aujourd’hui, j’ajouterais clairement une analyse du trumpisme et de ses liens avec les

extrêmes droites européennes. Donald Trump soutient Marine Le Pen, notamment face à sa

condamnation judiciaire, et cette solidarité est assumée.

Il serait dangereux de croire que ce qui se passe aux États-Unis ne nous concerne pas. Il

existe des différences de contexte, mais pas de différence de nature. Une fois l’extrême

droite au pouvoir, on ne sait pas quand elle en sort. Aux États-Unis, on assiste à une remise

en cause profonde des contre-pouvoirs et à une fragilisation de toute opposition. Résister

devient beaucoup plus difficile. C’est pour cela que lutter contre l’extrême droite, c’est avant

tout défendre la démocratie.

Justement, la condamnation récente de Marine Le Pen a suscité de vives réactions. Ce sont

moins les faits que les discours qui ont suivi qui inquiètent. Qu’en pensez-vous ?

            Ce qui est préoccupant, c’est la remise en cause de la justice elle-même. Contester une

décision est légitime en démocratie, il existe des voies de recours. Mais parler de « dictature

des juges », c’est attaquer l’institution judiciaire. Ce qui m’inquiète aussi profondément, ce

sont les menaces visant les juges. L’une d’entre elles est aujourd’hui sous protection

policière. La diffusion de son image sur les réseaux d’extrême droite est extrêmement grave.

Ce type de pression n’a rien de démocratique. La justice n’a fait qu’appliquer une loi votée

par les représentants du peuple. Il n’y a aucune entrave à l’État de droit. Ce que demande

implicitement l’extrême droite, c’est de se placer au-dessus des lois. Or la loi doit être la

même pour toutes et tous : c’est un principe fondamental de la démocratie.

 

La bataille culturelle menée par l’extrême droite

Dans Résister, vous analysez la bataille culturelle menée par l’extrême droite, notamment sur

le terrain sémantique. Vous écrivez que la victoire la plus écrasante ne se joue pas dans les

urnes, mais dans les esprits.

            Oui. L’extrême droite a réussi à élargir la fenêtre de ce qui est jugé acceptable. En faisant

émerger des discours encore plus radicaux, elle rend le Rassemblement National presque

« modéré » par contraste. Le champ politique et médiatique se déplace vers elle. Cela passe

par l’imposition de thématiques comme l’immigration ou l’insécurité, traitées avec une grille

de lecture xénophobe. Cela passe aussi par l’introduction de concepts complotistes, comme

le « grand remplacement », désormais discutés comme de simples opinions. Le vocabulaire

est une arme centrale : « wokisme », « islamo-gauchiste », « droit-de-l’hommisme » … Ces

termes flous servent à disqualifier toute opposition et à transformer les faits en opinions. À

la fin, on ne sait plus ce qui relève du réel.

 

Vous insistez aussi beaucoup sur les fausses informations.

            L’extrême droite en fait un usage stratégique. Le trumpisme repose sur une saturation de l’espace médiatique par des déclarations outrancières et mensongères. Cela brouille le

débat, relativise la vérité et crée une forme de sidération. Hannah Arendt expliquait déjà que

dans les régimes autoritaires, le danger est de ne plus savoir quoi croire. Quand il n’existe

plus de vérité commune, on ne peut plus penser ni agir collectivement. C’est exactement ce

qui est en jeu aujourd’hui, y compris en Europe, via certains médias et les réseaux sociaux.

Vous évoquez beaucoup le rôle des médias et des réseaux sociaux dans cette bataille

culturelle. Quelle responsabilité collective avons-nous face à cette situation ?

Elle est immense. L’extrême droite a compris depuis longtemps que l’information est un

terrain stratégique. Elle investit les médias, elle en crée, elle utilise les réseaux sociaux

comme des amplificateurs. Et cela fonctionne d’autant mieux que nos usages de

l’information sont devenus très fragmentés, rapides et émotionnels. Nous sommes tous et

toutes exposés à des contenus biaisés, sortis de leur contexte, parfois totalement faux. Et

personne n’est totalement immunisé.

C’est pour cela que j’insiste beaucoup, dans le livre, sur les méthodes : apprendre à vérifier

une source, à identifier un cadrage idéologique, à reconnaître une information

émotionnellement manipulatrice. Il ne s’agit pas d’être expert en tout, mais de retrouver des

réflexes simples. Par exemple : qui parle ? d’où vient l’information ? est-elle reprise ailleurs ?

repose-t-elle sur des faits établis ou sur des impressions ? Ce sont des gestes démocratiques

du quotidien.

Les médias traditionnels ont une grande responsabilité : celle de ne pas contribuer à la

banalisation en reprenant des thématiques ou un vocabulaire de l’extrême droite sans les

déconstruire. Enfin, il y a la responsabilité politique : quand des responsables institutionnels

reprennent des concepts issus de l’extrême droite, ils leur donnent une légitimité

supplémentaire.

Résister, ce n’est pas seulement voter. C’est aussi refuser certaines grilles de lecture, refuser

certains mots, refuser la confusion entre faits et opinions. La démocratie se défend aussi

dans la manière dont on parle du monde

 

 

« Nous avons encore des moyens d’action très forts. »

 

Votre livre est un appel à la résistance. Comment résister sans céder au découragement ?

            Il existe plusieurs attitudes. Certains adhèrent pleinement à ce projet autoritaire. D’autres n’en mesurent pas encore le danger. Et puis il y a celles et ceux qui ont conscience de cedanger mais qui sont paralysés. La sidération est une stratégie. Pourtant, en Europe, nous

avons encore de nombreux leviers d’action. Nous ne vivons pas sous un régime autoritaire.

Nous pouvons encore nous mobiliser, débattre, nous organiser.

Résister, c’est prendre le temps de s’informer, de construire des réseaux, de renforcer les

pratiques démocratiques hors des moments d’urgence électorale. Nous avons encore des

moyens d’action très forts. À l’échelle individuelle, bien sûr, mais aussi dans la cellule

familiale, dans notre vie professionnelle, dans le monde associatif, syndical, politique. Nous

avons presque, j’ai envie de dire, le luxe de pouvoir encore agir sans prendre d’énormes

risques. Et ce luxe n’existe déjà plus aux États-Unis.

Ce livre, si j’avais dû le publier là-bas, aurait été autre chose. J’aurais sans doute appelé les

gens à prendre des risques. Aujourd’hui, aux États-Unis, les chercheurs ont peur de parler.

Nous, journalistes, nous le voyons très concrètement quand nous essayons de les

interviewer. Ils savent qu’il peut y avoir des représailles. C’est la même chose pour

énormément de témoins. Ce n’est pas du tout comparable avec la situation européenne.

Moi, je peux encore faire cette interview. Nous pouvons encore parler publiquement. Alors

oui, il y a des menaces, elles existent, elles pèsent sur les journalistes, sur les militants, c’est

déjà très préoccupant. Mais nous n’en sommes pas au degré maximal. Nous ne sommes pas

en dictature. Nous ne sommes pas dans un régime autoritaire. Il y a des entraves

démocratiques, il y a eu des dérives récentes que nous avons documentées à Blast, mais il

reste du possible. Et c’est précisément pour cela qu’il est urgent d’agir.

La France en a donné un exemple très fort lors des élections législatives de juin 2024. Quand

j’ai commencé à penser à ce livre, je croyais sincèrement que nous allions basculer. Tout

semblait l’indiquer. Et puis il s’est passé quelque chose d’assez extraordinaire. Une

mobilisation venue de la société civile. Des gens qui ont parlé à leurs proches, partagé de

l’information, fait du porte-à-porte. Des associations, des influenceurs aussi, qui ont pris la

parole pour expliquer, informer, alerter. Cela ne suffira pas sur le long terme, mais cela

montre une chose essentielle : nous ne sommes pas impuissants. Comme le disait Sartre, « la

résistance est un refus de céder au désespoir ».

Et, pour terminer, cette citation d’Edgar Morin : « L’heure d’une nouvelle résistance est venue.

Celle d’avant-hier était contre l’occupant nazi, celle d’hier contre le retour de la vieille

barbarie du calcul aveugle à l’humanité et du profit déchaîné. La nouvelle résistance est

d’abord la résistance de l’esprit aux mensonges, aux illusions, aux hystéries collectives sur

lesquelles surfe l’extrême droite en France et en Europe. (2) »

 

1- Salomé Saqué RésisterEd. Payot 2024 – Nouvelle édition revue et enrichie 28 janvier

2026

2- Simon Blin, Entretien avec Edgar Morin : "L’heure d’une nouvelle résistance est

venue", Libération, 4 juin 2024 – Cité dans Salomé Saqué Résister, page 89.

*BLAST Le souffle de l’info. Média indépendant en ligne, sur Youtube. Ce qu’on appelle une

WebTV. Blast participe à la lutte anti-corruption, à la défense de la liberté d’expression et de

la démocratie.

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