Cet entretien a eu lieu le 23 avril 2025. On en trouve la version intégrale à la page : https://www.youtube.com/watch?v=v7cE86k0ugM
« Lutter contre l’extrême droite, c’est avant tout défendre la démocratie. »
Pour commencer, une question simple mais essentielle : pourquoi l’extrême droite n’est-elle
pas un courant politique comme les autres ?
Salomé Saqué : Parce qu’elle remet en cause la démocratie elle-même et les principes républicains. Liberté, égalité, fraternité : ce sont les fondations de nos sociétés. L’extrême
droite représente un danger majeur pour la démocratie et pour les droits humains. On peut
avoir de profonds désaccords politiques, mais jusqu’à récemment, nous partagions au moins
un socle commun : la démocratie comme horizon souhaitable, et les droits humains comme
boussole. L’extrême droite fragilise ces deux piliers. Elle met en danger notre capacité même
à débattre et à accepter le désaccord.
Votre livre a été écrit avant les événements récents aux États-Unis. Avec le recul, l’écririezvous
différemment ?
Les reculs démocratiques ne datent pas d’hier. L’élection de Donald Trump s’inscrit dans un
mouvement plus large. En France, les législatives de 2024 ont montré une percée historique
de l’extrême droite. Elle n’a pas pris le pouvoir, mais les dégâts politiques et culturels sont
réels. Aujourd’hui, j’ajouterais clairement une analyse du trumpisme et de ses liens avec les
extrêmes droites européennes. Donald Trump soutient Marine Le Pen, notamment face à sa
condamnation judiciaire, et cette solidarité est assumée.
Il serait dangereux de croire que ce qui se passe aux États-Unis ne nous concerne pas. Il
existe des différences de contexte, mais pas de différence de nature. Une fois l’extrême
droite au pouvoir, on ne sait pas quand elle en sort. Aux États-Unis, on assiste à une remise
en cause profonde des contre-pouvoirs et à une fragilisation de toute opposition. Résister
devient beaucoup plus difficile. C’est pour cela que lutter contre l’extrême droite, c’est avant
tout défendre la démocratie.
Justement, la condamnation récente de Marine Le Pen a suscité de vives réactions. Ce sont
moins les faits que les discours qui ont suivi qui inquiètent. Qu’en pensez-vous ?
Ce qui est préoccupant, c’est la remise en cause de la justice elle-même. Contester une
décision est légitime en démocratie, il existe des voies de recours. Mais parler de « dictature
des juges », c’est attaquer l’institution judiciaire. Ce qui m’inquiète aussi profondément, ce
sont les menaces visant les juges. L’une d’entre elles est aujourd’hui sous protection
policière. La diffusion de son image sur les réseaux d’extrême droite est extrêmement grave.
Ce type de pression n’a rien de démocratique. La justice n’a fait qu’appliquer une loi votée
par les représentants du peuple. Il n’y a aucune entrave à l’État de droit. Ce que demande
implicitement l’extrême droite, c’est de se placer au-dessus des lois. Or la loi doit être la
même pour toutes et tous : c’est un principe fondamental de la démocratie.
La bataille culturelle menée par l’extrême droite
Dans Résister, vous analysez la bataille culturelle menée par l’extrême droite, notamment sur
le terrain sémantique. Vous écrivez que la victoire la plus écrasante ne se joue pas dans les
urnes, mais dans les esprits.
Oui. L’extrême droite a réussi à élargir la fenêtre de ce qui est jugé acceptable. En faisant
émerger des discours encore plus radicaux, elle rend le Rassemblement National presque
« modéré » par contraste. Le champ politique et médiatique se déplace vers elle. Cela passe
par l’imposition de thématiques comme l’immigration ou l’insécurité, traitées avec une grille
de lecture xénophobe. Cela passe aussi par l’introduction de concepts complotistes, comme
le « grand remplacement », désormais discutés comme de simples opinions. Le vocabulaire
est une arme centrale : « wokisme », « islamo-gauchiste », « droit-de-l’hommisme » … Ces
termes flous servent à disqualifier toute opposition et à transformer les faits en opinions. À
la fin, on ne sait plus ce qui relève du réel.
Vous insistez aussi beaucoup sur les fausses informations.
L’extrême droite en fait un usage stratégique. Le trumpisme repose sur une saturation de l’espace médiatique par des déclarations outrancières et mensongères. Cela brouille le
débat, relativise la vérité et crée une forme de sidération. Hannah Arendt expliquait déjà que
dans les régimes autoritaires, le danger est de ne plus savoir quoi croire. Quand il n’existe
plus de vérité commune, on ne peut plus penser ni agir collectivement. C’est exactement ce
qui est en jeu aujourd’hui, y compris en Europe, via certains médias et les réseaux sociaux.
Vous évoquez beaucoup le rôle des médias et des réseaux sociaux dans cette bataille
culturelle. Quelle responsabilité collective avons-nous face à cette situation ?
Elle est immense. L’extrême droite a compris depuis longtemps que l’information est un
terrain stratégique. Elle investit les médias, elle en crée, elle utilise les réseaux sociaux
comme des amplificateurs. Et cela fonctionne d’autant mieux que nos usages de
l’information sont devenus très fragmentés, rapides et émotionnels. Nous sommes tous et
toutes exposés à des contenus biaisés, sortis de leur contexte, parfois totalement faux. Et
personne n’est totalement immunisé.
C’est pour cela que j’insiste beaucoup, dans le livre, sur les méthodes : apprendre à vérifier
une source, à identifier un cadrage idéologique, à reconnaître une information
émotionnellement manipulatrice. Il ne s’agit pas d’être expert en tout, mais de retrouver des
réflexes simples. Par exemple : qui parle ? d’où vient l’information ? est-elle reprise ailleurs ?
repose-t-elle sur des faits établis ou sur des impressions ? Ce sont des gestes démocratiques
du quotidien.
Les médias traditionnels ont une grande responsabilité : celle de ne pas contribuer à la
banalisation en reprenant des thématiques ou un vocabulaire de l’extrême droite sans les
déconstruire. Enfin, il y a la responsabilité politique : quand des responsables institutionnels
reprennent des concepts issus de l’extrême droite, ils leur donnent une légitimité
supplémentaire.
Résister, ce n’est pas seulement voter. C’est aussi refuser certaines grilles de lecture, refuser
certains mots, refuser la confusion entre faits et opinions. La démocratie se défend aussi
dans la manière dont on parle du monde
« Nous avons encore des moyens d’action très forts. »
Votre livre est un appel à la résistance. Comment résister sans céder au découragement ?
Il existe plusieurs attitudes. Certains adhèrent pleinement à ce projet autoritaire. D’autres n’en mesurent pas encore le danger. Et puis il y a celles et ceux qui ont conscience de cedanger mais qui sont paralysés. La sidération est une stratégie. Pourtant, en Europe, nous
avons encore de nombreux leviers d’action. Nous ne vivons pas sous un régime autoritaire.
Nous pouvons encore nous mobiliser, débattre, nous organiser.
Résister, c’est prendre le temps de s’informer, de construire des réseaux, de renforcer les
pratiques démocratiques hors des moments d’urgence électorale. Nous avons encore des
moyens d’action très forts. À l’échelle individuelle, bien sûr, mais aussi dans la cellule
familiale, dans notre vie professionnelle, dans le monde associatif, syndical, politique. Nous
avons presque, j’ai envie de dire, le luxe de pouvoir encore agir sans prendre d’énormes
risques. Et ce luxe n’existe déjà plus aux États-Unis.
Ce livre, si j’avais dû le publier là-bas, aurait été autre chose. J’aurais sans doute appelé les
gens à prendre des risques. Aujourd’hui, aux États-Unis, les chercheurs ont peur de parler.
Nous, journalistes, nous le voyons très concrètement quand nous essayons de les
interviewer. Ils savent qu’il peut y avoir des représailles. C’est la même chose pour
énormément de témoins. Ce n’est pas du tout comparable avec la situation européenne.
Moi, je peux encore faire cette interview. Nous pouvons encore parler publiquement. Alors
oui, il y a des menaces, elles existent, elles pèsent sur les journalistes, sur les militants, c’est
déjà très préoccupant. Mais nous n’en sommes pas au degré maximal. Nous ne sommes pas
en dictature. Nous ne sommes pas dans un régime autoritaire. Il y a des entraves
démocratiques, il y a eu des dérives récentes que nous avons documentées à Blast, mais il
reste du possible. Et c’est précisément pour cela qu’il est urgent d’agir.
La France en a donné un exemple très fort lors des élections législatives de juin 2024. Quand
j’ai commencé à penser à ce livre, je croyais sincèrement que nous allions basculer. Tout
semblait l’indiquer. Et puis il s’est passé quelque chose d’assez extraordinaire. Une
mobilisation venue de la société civile. Des gens qui ont parlé à leurs proches, partagé de
l’information, fait du porte-à-porte. Des associations, des influenceurs aussi, qui ont pris la
parole pour expliquer, informer, alerter. Cela ne suffira pas sur le long terme, mais cela
montre une chose essentielle : nous ne sommes pas impuissants. Comme le disait Sartre, « la
résistance est un refus de céder au désespoir ».
Et, pour terminer, cette citation d’Edgar Morin : « L’heure d’une nouvelle résistance est venue.
Celle d’avant-hier était contre l’occupant nazi, celle d’hier contre le retour de la vieille
barbarie du calcul aveugle à l’humanité et du profit déchaîné. La nouvelle résistance est
d’abord la résistance de l’esprit aux mensonges, aux illusions, aux hystéries collectives sur
lesquelles surfe l’extrême droite en France et en Europe. (2) »
1- Salomé Saqué Résister, Ed. Payot 2024 – Nouvelle édition revue et enrichie 28 janvier
2026
2- Simon Blin, Entretien avec Edgar Morin : "L’heure d’une nouvelle résistance est
venue", Libération, 4 juin 2024 – Cité dans Salomé Saqué Résister, page 89.
*BLAST Le souffle de l’info. Média indépendant en ligne, sur Youtube. Ce qu’on appelle une
WebTV. Blast participe à la lutte anti-corruption, à la défense de la liberté d’expression et de
la démocratie.