IA par ci, IA par là... L'intelligence artificielle est évoquée à tout bout de champ : dans les frappes en Iran, dans la détection des fuites d'eau en Ile-de-France, dans les soins du cancer, dans les mouvements boursiers comme dans la campagne des municipales. N'en jetez plus, la cour est pleine. Et si en plus, cette puissante innovation technologique avait aussi une dimension religieuse ? C'est la philosophe Gabrielle Halpern qui pose la question dans un petit essai stimulant : « Intelligence artificielle : et l'homme créa Dieu » (Ed. Hermann). Son hypothèse de départ ? Nous prêtons à I'IA quelques-uns des attributs de la divinité : elle sait tout (omnisciente), elle est toujours disponible (omniprésente), et elle est créatrice à volonté d'images, de textes, de sons (omnipotente). Finalement, observe malicieusement Gabrielle Halpern,
« Contrairement aux idées reçues, il semblerait que l'intelligence artificielle n'ait pas remplacé l'être humain, mais Dieu lui-même
À quelles attentes profondes répond donc cette technologie pour qu'elle ait été adoptée par tant de nos contemporains ? Pour la philosophie elle répond à notre ancestrale angoisse de nous sentir isolés dans un environnement que nous ne comprenons pas. De fait l’IA répond toujours présent. La masse de ses connaissances, son infinie patience et son égalité d'humeur semblent miraculeuses. Comment comprendre autrement qu'elle se soit si vite imposée comme « un interlocuteur-alternatif légitime » Au point que 78 % des 18-24 ans préfèrent poser une question à l’IA plutôt qu'à leur professeur (1).
Question : « Quel sera ce monde où nous ferons face au bruit des claviers et au silence fies Hommes ? » Dans un texte fameux rédigé dix siècles avant notre ère, Genèse, on peut lire : « Quand vous mangerez le fruit de l'arbre de la connaissance, vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux. » On connait la suite : le paradis perdu, le meurtre d'Abel par Caïn, le déluge… I l’Homme se perd quand il oublie tout sens de la mesure, toute humilité.
Fin janvier, à Rome, le pape Léon XIV a enfoncé le clou dans un message pour la journée mondiale des communications sociales pour enfoncer le clou. Selon lui, le vrai défi qui nous est posé par l'IA « n'est pas d'arrêter l'innovation numérique, mais de la guider en étant conscients de son caractère ambivalent. Il appartient à chacun d’entre nous d'élever la voix pour défendre les personnes humaines afin que ces outils puissent véritablement devenir des alliés. » Et pour le pape, n'en déplaise à son compatriote Donald Trump, il importe que des « régulateurs transnationaux nous protègent par une réglementation adéquate »
Dans un monde où les algorithmes ont appris à simuler l'empathie, il est nécessaire de rappeler que la vraie rencontre avec autrui suppose de préserver nos vraies voix et nos vrais visages : "sans acceptation de l'altérité, il ne peut y avoir ni relation ni amitié." .
Philippe Boissonnat