Vous connaissez toutes et tous cette parole de Paul en Galates 3,28 : « Vous tous qui avez été plongés en Christ par le baptême, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus le masculin et le féminin. Vous tous, en effet, vous êtes un en Christ Jésus. » Cette déclaration, fidèle au message de Jésus qui n’a jamais fait de ségrégation ethnique, sociale ou genrée, a amené Paul à mettre en valeur les charismes de chacun et de chacune. Ainsi, il a travaillé avec des couples de croyants, on pense à Priscille et Aquilas enseignant le prédicateur Apollos lui-même. Paul a aussi collaboré avec des femmes : elles pouvaient être prophétesses grâce à leur autorité venant de Dieu (exousia), ou reconnues apôtres comme Junia, ou encore présidentes de communautés, comme Phébée à Cenchrées. Ainsi, en tant que porteuse et lectrice de la Lettre aux Romains, Phébée était chargée par Paul de l’expliquer à la communauté croyante de Rome.
Voici les premières prédicatrices du Nouveau Testament : Priscille, Junia, Phébée !
Malheureusement, leur charisme, avec d’autres, a été mis sous cloche à partir des lettres non-authentiques de Paul et de certains pères de l’Église particulièrement acerbes contre les femmes : on pense à Tertullien, les stigmatisant comme « portes du diable », leur interdisant de baptiser et de prêcher, preuve qu’elles le faisaient auparavant ! L’exousia des prophétesses a été interprétée comme une autorité délivrée par leur mari, un signe de sujétion maritale ; Junia, à la suite d’une lecture erronée – et intentionnelle – des manuscrits, est devenue un homme, Junias, un prénom inventé, qui n’existe nulle part ailleurs.
Ces figures féminines des premières communautés chrétiennes nous invitent à réfléchir, aujourd’hui, à la place que nous donnons aux femmes dans notre Église et dans nos prédications. En cela, l’École de la prédication a un rôle important à jouer et doit être un moteur pour ouvrir un espace à la parole des femmes.
De 3 manières différentes :
- Tout d’abord par le choix des textes sur lesquels nous nous exerçons à la prédication « en réponse aux besoins pastoraux de notre temps ». Nous pourrions travailler sur les violences faites aux femmes : pensons aux viols subis par Dina, violée après s’être risquée à mettre un pied hors de la maison ! ; par Tamar, violée par son demi-frère Amnon qui, soi-disant, l’« aime » ! ; par les femmes se rendant au temple de Silô et régulièrement agressées par les fils du prêtre Éli ; par la concubine du lévite, victime d’un viol collectif puis démembrée. Pensons également aux violences subies par Agar, Ritspa, Suzanne et tant d’autres ! Combien de textes, passés à la trappe, car jamais lus à la messe, et donc jamais commentés et pourtant… tellement brûlants d’actualité !
- Ensuite, il serait bon d’encourager les femmes à prêcher. J’ai la chance d’y être invitée chez les protestants comme chez les catholiques. Ainsi, entre autres, lors de la session de l’École de la prédication à Montpellier l’année dernière, le frère Éric m’a laissé faire l’homélie sur le passage bien connu de « la femme adultère », titre éditorial et non rédactionnel, qui induit déjà une certaine interprétation.
J’ai commencé ainsi : « En tant que femme, je m’identifie facilement à ce personnage. Seule, au milieu de tous ces hommes, scribes et pharisiens au regard réprobateur. Je vous invite toutes et tous à vivre cette scène à la place de cette femme. » Impossible pour un prêtre, un masculin donc, de débuter ainsi son homélie sur ce texte… Autre regard, autre point de vue, conversion. Dans la Bible, on appelle cela la metanoïa, littéralement « changement d’état d’esprit ».
- Enfin, je rêve d’une collaboration plus étroite entre laïcs et clercs par l’ouverture de l’École de la prédication aux séminaristes et aux prêtres. Le séparatisme actuel qui réserve l’École aux laïcs ne correspond pas à ce que Paul avait mis en place dans les premières communautés chrétiennes. Ce séparatisme est dommageable à la formation des uns et des autres. Y aurait-il une théologie des clercs d’un côté et une théologie des laïcs de l’autre ? N’exercent-ils pas tous et toutes le même sacerdoce commun des fidèles avec une égale dignité ? Un public hétérogène, fait de femmes et d’hommes, de clercs et de laïcs, d’âges et de milieux différents, de confessions diverses et variées aussi, serait une richesse pour notre Église d’aujourd’hui. Cela permettrait d’endiguer le développement d’un masculinisme patriarcal et d’un cléricalisme sectaire, autoritaire, arbitraire, systémique, abusif, aux antipodes de l’Évangile.
Toutes ces pratiques que j’appelle de mes vœux feraient avancer les principes théoriques de notre Église, souvent contrainte et contraignante, vers une nouvelle Pentecôte, œuvre de l’Esprit, pour une synodalité réellement incarnée et bien vivante !
- Document final (DF) de la XVIe Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques du 26 octobre 2024, § 77.
- DF § 60 : « En vertu du baptême, les hommes et les femmes jouissent d’une égale dignité dans le peuple de Dieu…La question de l’accès des femmes au ministère diaconal reste également ouverte et le discernement à ce sujet doit se poursuivre. »