Journal d'un prêtre ouvrier
J'ai participé au redémarrage des prêtres-ouvriers en 1965
Joseph Boudaud
Jeudi 23 septembre 1965, premier jour d'usine à l'entreprise Westinghouse du Mans.
Noté le soir même sur mon journal personnel :
« J'arrive à l'usine pour 7H50. La secrétaire me prend en charge et me présente au chef d'atelier. Elle me donne mon cadenas, une carte de pointage, et un numéro de vestiaire. Je suis orienté aussitôt vers le magasin (surnommé « la chapelle » !...) pour aider un ouvrier à charger des appareils pour l'expédition. « Tu es embauché comme quoi ? » me demande le gars. « Comme manutentionnaire ». « Garde ça pour le moment. On te fera monter... » Survient Serge L. que j'avais connu au catéchuménat, l'air complètement ahuri: « Vous êtes bien le père Boudaud? Vous êtes toujours prêtre ? Vous êtes toujours dans la religion? » Je m'explique brièvement, lui demande la discrétion et prends rendez-vous chez lui pour m'expliquer, car j'ai été embauché incognito. A la cantine, je partage le repas avec deux nouveaux embauchés. L'après-midi, je continue le travail à « la chapelle » pour des rangements.. On me demande d'où j'arrive. J'explique mon CAP de tourneur sans débouché immédiat. « Aujourd'hui un métier, reprend le copain, ça sert à rien... Un CAP, ça sert uniquement au départ... »
Evoquée dans sa sécheresse, cette journée revêtait pour moi une importance capitale, un tournant dans ma vie. J'étais devenu sur le terrain « prêtre-ouvrier ». J'ai eu ce jour-là le sentiment de franchir une frontière dans mon propre pays. L'étonnement de Serge était fondé : il m'avait connu responsable du catéchuménat d'adultes, consacré à des tâches religieuses avec un statut de « curé » : il m'avait appelé « père ». Je partageais désormais avec les travailleurs un travail manuel sans relief, pendant 8 H3O. Je dépendais d'un « chef ». J'avais une paye de manœuvre de 2,60 de l'heure. Bien vite les copains m'appelleraient « Joseph ». Je rejoindrais le soir un appartement HLM partagé avec un jeune ouvrier du bâtiment.
Cette journée était l'aboutissement de toute une préparation : premier stage en usine en région parisienne, préparation professionnelle par l'obtention d'un CAP de tourneur, préparation intellectuelle par un stage de plusieurs mois d'études sociales à Paris, préparation apostolique par de multiples rencontres au Mans et à Paris. Présent au Mans depuis 5 ans au collège jésuite de Sainte Croix, je m'étais porté volontaire pour ce ministère nouveau et avais été retenu par mes supérieurs jésuites pour participer à la fondation d'une équipe de prêtres-ouvriers au Mans.
Ce n'était pas une aventure individuelle.
Ce n'était pas une aventure individuelle. Je prenais place dans une histoire remontant à l'immédiate après guerre, quand des prêtres ou séminaristes, de retour de captivité ou de service du travail obligatoire (S.T.O.) avaient demandé et obtenu de leurs évêques de s'embaucher en usine. Ils avaient fait l'expérience en Allemagne d'une vie en plein cœur des masses, une vie de partage total, en proximité complète avec les travailleurs. Ils ne voulaient pas recommencer une vie de prêtre séparée du peuple à partir de leur presbytère et de leurs activités particulières, qui n'atteignaient qu'une minorité de gens. Notre terre des Mauges avait fourni plusieurs de ces pionniers: Louis Bouyer de Villedieu, Henri Barreau de St André de la Marche, René Besnard de la Pommeraye.
Malheureusement la première expérience s'était mal terminée en 1954 et nous venons d'en fêter le triste cinquantième anniversaire. Le 19 janvier 1954, sur ordre de Rome, les évêques ayant des prêtres ouvriers dans leur diocèse enjoignaient à ceux-ci de limiter leur travail à 3 heures par jour et d'arrêter leurs engagements syndicaux. C'était, de fait, leur enjoindre de quitter l'usine. Pour faire simple, disons que les autorités romaines percevaient mal comment on pouvait être prêtre et ouvrier. Ce fut un drame de conscience et un déchirement dont beaucoup ne se sont pas relevés.
Au moment où j'entrais au travail, les choses avaient heureusement évolué sous l'influence du concile de Vatican II. Celui-ci avait reconnu le partage du travail et de la condition ouvrière comme une tâche possible pour des prêtres. J'étais de ceux à qui on proposait de recommencer dans de nouvelles conditions.
« T'en fais pas, Joseph, on va t'aider »
A partir de cette première journée mémorable, ma vie ouvrière s'est déroulée normalement, comme celle d'un autre travailleur, dans cette ville du Mans où je réside depuis 1958. J'ai acquis sur le tas une qualification de fraiseur-outilleur, épaulé par les copains qui, devant mes craintes, m'avaient dit : « T'en fais pas, Joseph, on va t'aider ». Dans la même usine j'ai connu de l'intérieur le mouvement de mai 1968, participant au comité de grève et transportant le secrétaire syndical CGT sur ma moto (avec ma machine à écrire) ! Ce fut pour moi une expérience heureuse, les travailleurs et travailleuses des différents services communiquant pour une fois librement dans une atmosphère de fête. Malheureusement, nos propriétaires américains avaient pris peur et déclenché un licenciement économique collectif dont j'ai été victime moi aussi. J'ai eu la chance de trouver de nouveau du travail seulement au bout de 15 jours dans une filiale du groupe américain Bendix. Je tombais dans un atelier de « moulistes » super qualifiés (ajusteurs, tourneurs, fraiseurs) et très organisés syndicalement. Là encore, très bon accueil des copains, assez vite informés sur mon identité de prêtre-ouvrier. J'ai découvert là toute l'intelligence pratique investie dans le travail manuel qualifié, le sens de la précision et du travail en équipe. Je pourrai le célébrer, au moment de ma retraite, quand je présiderai à l'église la sépulture de mon copain Jean Marie, mon « maître en fraisage », devant les autres copains de l'atelier. Partager comme prêtre ce travail qualifié si peu reconnu, cela a du sens pour moi ; cela en avait aussi, je l'ai ressenti, pour les camarades.
Secrétaire de Comité d'entreprise aux prises avec une multinationale
Assez vite les camarades m'ont sollicité pour participer à la vie syndicale comme secrétaire du comité d'entreprise. J'ai découvert là les rouages de l'économie capitaliste, la complexité du fonctionnement des multinationales qui jouent des filiales les unes contre les autres. Nous avons réussi à le démonter et à faire supprimer, en 1974 un plan de 152 licenciements. Les restructurations ont quand même continué et j'étais à nouveau victime d'un licenciement économique en 1981. Je ne puis évoquer que d'un mot ce qui s'est passé après pour moi. Après un engagement de défenseur prud'homal, je me suis surtout investi dans l'accompagnement et la défense des chômeurs. Cela va faire bientôt 20 ans ! Je dirai seulement qu'il y a pour moi une certaine cohérence à m'investir dans le soutien aux sans travail après avoir vécu de l'intérieur l'importance de l'engagement dans un travail.
L'homme à respecter et à libérer.
Ce n'est pas le lieu dans ces pages de faire un bilan religieux de ce parcours : en quoi l'engagement des prêtres-ouvriers a une efficacité pour le rapprochement des travailleurs et de l'évangile. Je le crois profondément, même si je n'ai jamais converti personne. En tout cas, j'ai autant reçu que donné dans ce partage de vie au nom de l'Eglise.
Même pour ceux qui ne partagent pas la foi catholique, je pense que l'engagement d'hommes comme les prêtres-ouvriers, au plus près du peuple, adhérant à ses luttes collectives, a déjà un sens pour lui-même, celui de l'homme à respecter et à libérer.
Le Mans 21-08-04 ®