Suite à la journée de réflexion « clés de lecture pour comprendre la pensée de Joseph Moingt » avec Jean-Pol Gallez, ce dernier nous a envoyé sa synthèse finale en reprenant le fil rouge en partant de l’épicentre de la pensée de Moingt: la préexistence.
Voici sa synthèse ci-dessous
Je reprends le fil rouge en partant de l’épicentre de la pensée de Moingt : la préexistence.
1. Préexistence
La préexistence est première pour comprendre Moingt : c’est parce qu’elle est un projet d’humanisation « incarné par la volonté et la liberté de l’homme Jésus que le christianisme peut être défini comme un « humanisme évangélique » identifié à une vie dans l’Esprit Saint. Le dogme christologique ne rend pas bien compte de ce Projet car :
Il réfléchit à la divinité d’un Fils préexistant et s’empêche, par-là, de montrer comment la liberté de l’homme Jésus est le principe de ce Projet de salut. Pour le dogme, l’incarnation est la naissance humaine d’un Fils engendré hors du temps et Jésus est « Dieu » pour ce motif (alors que le Nouveau Testament établit cette divinité sur la Résurrection). C’est une erreur de perspective = vouloir partir « d’en-haut » au lieu de regarder « vers le haut à partir de l’humanité de Jésus.
De concile en concile, le dogme cherche à emboiter deux sujets (Fils/Jésus) au lieu de montrer comment Jésus devient en sa personne ce Projet éternel d’humanisation de Dieu. Le dogme établit une « dichotomie » de sujets à cause de son idée du double engendrement (« hors » et dans le temps). Contre son intuition (« Jésus est vrai homme »), le dogme limite Jésus à une « nature humaine » assumée par le Verbe (identifié à un Fils éternel préconstitué) au lieu d’en faire un « vrai homme » doté de liberté et de volonté. Le dogme frise avec la mythologie religieuse.
Pour ces motifs, le dogme christologique ne répond pas à sa vocation de dire la vérité de l’espérance universelle du Projet de Dieu révélé en et par Jésus.
Pourtant, la préexistence bien comprise dit cette espérance (cf. CDV 1, p. 437) d’une présence de l’éternité (projet de Dieu) dans le temps (présence du Christ à l’histoire jusqu’à se confondre avec la vie et la mort de l’homme Jésus). Si la préexistence n’est pas un « engendrement hors du temps » ou une métaphysique du Fils éternel (coupure temps/éternité) mais le Projet de Dieu manifesté dans l’histoire, alors :
L’incarnation est le processus historique de l’humanisation de Dieu par la création qui s’accomplit grâce à la volonté et à la liberté de l’homme Jésus ;
Fondées sur celles-ci, l’incarnation redevient un Projet de salut qui consiste à rendre l’homme libre et responsable d’aimer par la communication de l’Esprit Saint ; Nantes 01.02.25 - Synthèse JP Gallez 2
Parce qu’elle vise à communiquer universellement l’Esprit Saint, l’incarnation révèle donc que ce « projet » de Dieu n’est pas limité à la religion d’un pays ou d’un peuple. De tout temps, Le Verbe répand l’Esprit qui pousse à vivre la loi d’amour par-delà la religion (cf. par ex. HSE, p. 54-63) et l’Esprit lève les barrières religieuses (« ni juif, ni grec… ») pour vivre la loi d’amour inscrite dans la création par la Parole (= le « Verbe »).
Notre foi : « je crois à la divinité de Jésus, non parce qu’il est engendré hors du temps – ce qui n’a aucun intérêt sauf celui d’une « assurance religieuse » –, mais parce sa résurrection me fait croire qu’il portait bien, dans l’histoire, le Projet éternel de Dieu de nous adopter et qu’elle m’ouvre la voie au don de l’Esprit qui m’apprend la suprématie de l’amour sur les actes de religion (CDV 1, p. 548) = cœur de l’humanisme évangélique.
2. Humanisme évangélique
Pour rappel, l’originalité de Moingt est de relier étroitement prophètes, Béatitudes et don de l’Esprit et d’en faire le socle d’une définition de « l’esprit du christianisme ». En effet, l’humanisme évangélique fait intervenir différents paramètres :
Béatitudes/prophètes indiquent une nouvelle approche du salut universel horsreligion (la loi ne sauve pas mais l’amour du tout-autre que soi : « petits » et « ennemis » à l’image du Dieu qui s’est fait autre dans l’autre) ;
L’Esprit établit un lien étroit entre la foi et la raison fondé dans le caractère universel de ce salut : le salut est pour tous car l’Esprit peut se lier à l’esprit humain à travers la création travaillée par le Verbe (=Parole/Projet de Dieu - infra) ; D’où le lien à la raison philosophique (partie 1 HSE : à l’origine orientation universelle de fond (Jésus/ « humanitas ») et de forme (langage johannique grec du « Logos/Verbe » = « connexion originaire ») ; et dans la modernité : contestation de la religion et de l’idée du Dieu-Juge et du langage métaphysique sur Dieu. De tout temps, la raison cherche à s’émanciper de la religion, pas de la foi !
Ces deux points sont les deux faces d’une même médaille : le christianisme est la révélation (verticalité/transcendance) d’un humanisme universel (horizontalité/immanence) ; invitation à sortir des fausses oppositions (cf. clivages « conservateurs » = verticalité religieuse/« progressistes » = humanisme naturaliste)
Conséquence = désacralisation : le Dieu chrétien s’est « profané » par l’ouverture de son être à l’universel. L’humanisme évangélique, tout révélé soitil, « s’exerce dans le domaine de la sécularité » (Dh 2/2, p. 979) et non de la religion. Il en résulte l’impuissance du rite et la caducité des médiations religieuses à procurer le salut => le rite est seulement un signe du salut, la « médiation » est sa diffusion vers le monde, non un privilège personnel. Nantes 01.02.25 - Synthèse JP Gallez 3
3. Structure et mission de l’Église
Donc il n’y a pas de projet religieux à la fondation chrétienne mais la liberté de l’Esprit de construire de façon responsable le Royaume (Béatitudes) à la suite de Jésus. Ce fondement doit imprégner la vie interne et externe de l’Église, en parfaite réciprocité et cohérence.
Au plan de sa structuration : - Un modèle fraternel de l’autorité (liberté et égalité de l’Esprit) dont la « concitoyenneté baptismale » est le principe structurant en tant qu’il reflète le « sacerdoce commun » des fidèles (égalitaire et non religieux). À l’inverse, le modèle pluriséculaire est fondé sur un « sacerdoce ministériel » de nature religieuse, de plus en plus en rupture avec le « sacerdoce commun » fondé sur l’Esprit.
Rem. : s’il y avait un exercice collectif du pouvoir dans l’Église, les cas d’abus auraient été connus et traités bien plus tôt ! - Le baptême est l’épicentre de la vie ecclésiale et consiste à vivre en « corps du Christ » = demeurer unis par la fraternité en témoignage du « Projet » de Dieu (préexistence) pour l’humanité. Le baptême traduit que l’Église n’a que le don de l’Esprit comme fondement.
Au plan de sa mission :
- Un exercice désacralisé de la sacramentalité : « l’efficacité sacramentelle » ne dépend pas du « ministre » qui pratique le rite mais de la présence de l’Esprit au cœur d’une réalité séculière. - Une liberté spirituelle de reconnaître de nouveaux lieux sacramentels ou d’inventer de nouveaux gestes sacramentels. Cette liberté d’institution montre la priorité de l’annonce de la foi (volonté de rejoindre le monde) sur la nécessité salutaire du rite.
Cette annonce doit traduire le « Projet » de Dieu (cf. préexistence = proexistence), c’est-à-dire son « pour-nous » éternel.
Ce « Projet » est d’ordre éthique plus que religieux, à savoir diffuser l’humanisme de l’Évangile dans le monde pour travailler à l’adoption filiale de l’humanité (Éph 1) – que Vatican II traduit par « l’unité du genre humain » –, non pas à « sauver » des âmes individuelles en produisant une grâce dans l’institution-Église.
Cf. l’exemple de la pastorale des malades (cf. HSE, p. 254-261).
Les deux points (structure et mission) sont conjoints car la Révélation appelle les chrétiens à vivre entre eux ce que le Projet de Dieu veut pour l’humanité : on ne peut prétendre participer à l’adoption filiale de l’humanité en validant, dans l’Église, des divisions de facture religieuse (nécessité du rite pour le salut, privilèges sacrés, divisions doctrinales…).
Conclusion
4 - Une clé générale : le rapport visible/invisible (M. de Certeau) :
Résurrection : l’important n’est pas tant le phénomène comme tel que l’énergie qui l’habite = l’action de l’Esprit créateur = énergie d’amour porteuse de fraternité universelle = source du salut.
Dogme : l’important n’est pas sa lettre mais la foi qu’elle cherche à exprimer sous la motion de l’Esprit. D’où le principe de la réformabilité du dogme.
Religion : ne pas s’attacher aux rites mais à ce qu’ils veulent exprimer, à la foi qu’ils portent. D’où la liberté de créer pour annoncer.
- Analogie générale structurante : comme aux origines, nous sommes comme dans un « suspens du temps » (Dh 2/2, p. 485 et s.), placés entre absence de religion et irruption de l’Esprit ; entre « absence de garanties » et appel à la responsabilité ; poussés au deuil du Dieu bien-connu (Dieu-juge de la religion) pour un dévoilement de la nouvelle idée de Dieu (Dieu Père des hommes).
- La devise de la République trouve à s’appliquer aux trois thèmes abordés en tant que ces trois éléments constituent, pour Moingt, les caractères propres de l’Esprit : liberté (préexistence – problème de la vraie humanité du Christ) ; égalité (sacerdoce commun) et fraternité (humanisme évangélique et Projet universel de Dieu).
JP Gallez – 01.02.25